CHRONIQUE. Avec la construction de deux tours aux gabarits inédits de plus de 170 mètres de hauteur, Genève est en train de s’offrir une «skyline». Ce qui réjouit notre chroniqueur
S’il vous arrive de traverser Genève sans urgence, j’aimerais vous inviter à lever le nez. Lever le nez en toutes circonstances devrait d’ailleurs être une discipline de vie, pour ne pas dire un impératif catégorique. En regardant ici vers le haut, vous tomberez rapidement sur une nouvelle tour. Il y en a deux pour l’instant.
L’une, grise, pataude et encore échafaudée, se dresse depuis peu au bord de l’Arve, aux Vernets. Plantée dans la poussière de caserne, elle s’est élevée droit dans ses bottes jusqu’à 86 mètres, sans se poser beaucoup de questions. Le promoteur est un assureur alémanique. L’autre, presque voisine sur ce territoire qui change, est d’extraction patricienne, plus élancée et indiscutablement plus élégante. Geste d’architecte, la tour Pictet n’est pas encore tout à fait habillée mais culmine, elle, à 91 mètres. Soixante petits centimètres de plus que la banlieusarde et pionnière tour du Lignon, plus prolétaire et symboliquement détrônée (sans faire exprès, promis).
L’une comme l’autre viennent tout juste de s’inviter dans les perspectives, d’où qu’on les aperçoive. Elles ne sont que deux, mais ces nouvelles tours qui se toisent ont quelque chose à nous dire: quelque part entre Carouge et la Jonction, dans la vaste plaine hétéroclite, bourgeonne une métropole. Probablement le plus gros chantier urbain d’Europe continentale. Qui porte à Genève un vilain acronyme, comme on porte une croix sous le rempart de Lancy: le PAV. Trois lettres pour un triangle: Praille, Acacias, Vernets, longtemps Bermudes de la chronique locale.
Infiniment pensé, débattu, esquissé, annoncé, le serpent de mer commence à sortir de terre. Avec d’indéniables ambitions verticales. Soit deux autres tours du même gabarit pour commencer, avant un vrai changement de paradigme: deux gratte-ciel de plus de 170 mètres et un troisième un chouïa plus petit, mais très très haut quand même, financé par un petit horloger du quartier. Genève est en train de s’offrir une skyline qui, vue du lac, effacera la cathédrale dans le soleil couchant.
Au risque de vous surprendre un peu, je dois vous avouer que j’aime bien l’idée. Dans une ville où, d’ordinaire, l’orgie de travaux semble servir davantage à échauffer les esprits qu’à construire l’avenir, difficile de ne pas se réjouir qu’il puisse enfin se passer quelque chose de grand, au sens propre, et pourquoi pas de gigantesque.
Mais c’est ici que quelque chose m’échappe. De l’Empire State Building à la Tour Roche, en passant par le Burj Khalifa, j’avais cru comprendre que les perspectives d’érections spectaculaires étaient toujours motif de fierté locale. Quelque chose de porté, de revendiqué, de claironné par ses bâtisseurs, parce que de nature à faire un peu rêver. A Genève pourtant, rien. Personne ne s’en réjouit, personne ne s’en émeut, personne n’en parle.
Faites l’expérience autour de vous, interrogez vos amis: tout le monde ignore ce qui se trame sur l’horizon genevois. Deux fois plus hautes que tout ce qui existe, les futurs tours n’existent à peu près pas. Ni dans les discussions, ni dans les rêves, ni dans les cauchemars.
La physionomie future de la ville et sa skyline qui chatouille le stratus se laissent pourtant apercevoir quelque part. Sur rendez-vous, dans une petite salle discrète, à l’arrière d’un modeste pavillon d’exposition au cœur du quartier en gestation, le Pavillon Sicli. La maquette est là, pour qui prend la peine d’aller la dénicher. Et la maquette ne ment pas. Alors pourquoi ce silence écrasant?
Les esprits procéduriers me diront que c’est normal, que le sujet prendra corps et s’invitera dans le débat avec l’entrée en force des plans de quartiers, des autorisations, bref, au sortir d’une moulinette bureaucratique encore longue et semée d’embûches. Les esprits politiques expliqueront, eux, qu’à Genève, épicentre de la mauvaise humeur, les gratte-ciel sont volontairement maintenus sous les radars pour ne pas réveiller prématurément les grincheux. J’entends les uns comme les autres, mais je ne suis pas convaincu.
Il est grand temps, me semble-t-il, que la skyline sorte du bois. Que la ville se l’approprie et se projette. Bref: que Genève fasse pour de bon la connaissance de son avenir.
Nous méritions mieux qu’une skyline en loucedé, non?